Charles Wolfe : Le matérialisme des Lumières et sa politique, un regard actuel
Dans le cadre des « Grandes Conférences du CGGG » nous accueillons Charles Wolfe, Professeur de Philosophie moderne et contemporaine à l’Université de Toulouse 2 Jean Jaurès
Titre : Le matérialisme des Lumières et sa politique, un regard actuel
Résumé : Quel lien entre l’ontologie matérialiste des Lumières et la politique ? Les réflexions que je propose ici partent du principe qu’il est utile, voire urgent de repenser le matérialisme, cette doctrine tant décriée et parfois propulsée vers un statut radical prestigieux ; qui explique le supérieur par l’inférieur (Comte), qui se rit des conventions (Démocrite, Rabelais), et qui fut la cible de prédilection des grands philosophes, un barbarisme de la pensée (selon un Ruyer ou un Sartre) ou une figure nécessaire de la pensée (selon Hegel). Où en est le matérialisme aujourd’hui, après les clivages analytiques-continentaux, après l’essor des neurosciences, après les transfigurations socio-politiques du cerveau (de Marx à Vygotski, de Dewey au cerveau social) ?
Je m’intéresserai plus particulièrement à la question de son ontologie politique, au sens suivant. Souvent, les discussions des « Lumières radicales » font comme si un radicalisme ontologique menait nécessairement à un radicalisme politique, ou même était dans son essence, explicite ou non, un radicalisme politique. Le matérialisme ne fait-il pas de nous, humains et non-humains, des égaux en tant que nous sommes tous des parties de la matière ? Mais il y a quelque chose de très simpliste dans cette idée d’un « boulevard » menant d’un radicalisme ontologique à un radicalisme politique. Soit parce que, comme dans l’exemple frappant de La Mettrie, le matérialisme retombe en fait dans un cynisme ou un élitisme qui se plait à affirmer des vérités dérangeantes, mais réservées à un happy few (comme il l’écrit dans le Discours préliminaire, « quel mal si le peuple était spinoziste ? », au sens où cela ne changerait rien socialement). Soit parce que, comme chez Rousseau ou Robespierre, l’élan révolutionnaire est explicitement anti-matérialiste, anti-réductionniste, presque spiritualiste.
Certes, Diderot (mais aussi des penseurs plus confidentiels comme Jean Meslier, dont la statue est présente au Parc Gorki à Moscou pour cette raison), cherchent à montrer qu'il y a une relation nécessaire entre le naturalisme (entendu ici comme une approche non-anthropocentrique insistant, en un sens spinoziste, sur notre appartenance en tant qu'êtres humains, au monde naturel dans son ensemble) et l'égalité et la justice, puisque les idées hiérarchiques telles que le droit divin des rois ne peuvent avoir de place dans un tel naturalisme. Comme l’écrit d’Holbach, « La morale et la politique pourraient retirer du matérialisme des avantages que le dogme de la spiritualité ne leur fournira jamais, et auxquels il empêche même de songer » (Système de la Nature, I, ch. IX). J’ajouterai que le matérialisme est par essence une « tendance destructrice » (destruktive Tendenz), comme le formula Adorno ; donc destructeur des normes et des hiérarchies. La question est de savoir si cette destruction débouche sur une politique radicale, un écologisme métaphysique, ou un cynisme hédoniste dont Sade aura été la figure la plus célèbre.
À propos de l'orateur : Charles Wolfe est Professeur de Philosophie moderne et contemporaine à l’Université de Toulouse 2 Jean Jaurès et directeur du département de philosophie. Il travaille sur les rapports entre la philosophie de l’âge classique (17e-18e siècles) et l’histoire et la philosophie des sciences de la vie, avec un intérêt particulier pour le matérialisme et le vitalisme, ainsi que pour l’épistémologie chez des figures comme Georges Canguilhem. Il est l’auteur de monographies dont La philosophie de la biologie avant la biologie et Lire le matérialisme, et récemment, de volumes collectifs codirigés dont The History and Philosophy of Materialism (dir. avec J. Symons) et Canguilhem face à la biopolitique (dir. avec G. Gandolfi et G. Ienna). Il co-dirige les collections ‘History, Philosophy and Theory of the Life Sciences’ et Political Epistemology chez Springer. Travaux disponibles sur https://univ-tlse2.academia.edu/CharlesWolfe
