Philosophie et psychédéliques - Penser les états modifiés de conscience

Depuis une quinzaine d’années, les substances psychédéliques connaissent un renouveau scientifique et culturel majeur dans le monde anglophone. Cette « renaissance psychédélique » se propage aujourd’hui également en France et se manifeste par un nombre croissant de nouvelles recherches cliniques (dans le traitement de la dépression résistante, des addictions, en soins palliatifs, pour le stress post-traumatique). En parallèle, ces substances éveillent un intérêt plus théorique aussi bien dans le domaine des sciences de la cognition et de la psychiatrie que dans celui des sciences humaines (histoire, sociologie, anthropologie). Une couverture médiatique de ces dynamiques scientifiques, dirigées notamment vers le grand public et majoritairement non stigmatisante les accompagne avec enthousiasme.

Pourtant - et bien que des cours, colloques, numéros de revue, monographies et ouvrages collectifs contribuent à faire émerger depuis les travaux pionniers de Peter Sjöstedt-Hughes (2015), Christine Hauskeller (2022) et Chris Letheby (2021) une véritable philosophie des psychédéliques en langue anglaise - aucun espace académique structuré n’existe encore en France pour penser les psychédéliques comme objet philosophique à part entière, et ainsi contribuer à l’élan scientifique déjà amorcé dans les autres disciplines.

Les psychédéliques constituent-ils d’ailleurs vraiment un objet philosophique ? Si oui, est-ce un objet philosophique singulier ? Quelles sont ses particularités ? Qu’est-ce véritablement qu’un psychédélique (la réduction chimico-physiologique de cette définition à un composé chimique ayant pour effet d’induire un état modifié de conscience initié par un agonisme du récepteur à la sérotonine 5HT2A reste aujourd’hui discutable, notamment par des arguments philosophiques) ? Et quelle pourrait être sa fonction ou son utilité dans le cadre de l’interrogation du philosophe ? Sont-ils des « objets-limites » (boundary objects) ? Des outils conceptuels ? Des opérateurs philosophiques ? Doit-on aujourd’hui leur assigner un espace spécifique sur la carte du savoir ou fournissent-ils plutôt un portail, une porte d’entrée originale menant aux problématiques métaphysiques, épistémologiques, éthiques et esthétiques les plus traditionnelles et les plus fondamentales ? Faut-il alors, pour faire de la philosophie des psychédéliques, développer une méthodologie propre ou au contraire utiliser les orientations déjà disponibles dans la tradition philosophique ?

Sans prétendre répondre à ces questions une fois pour toutes, ces journée d’étude ont pour objectif d’en déployer les multiples dimensions pour montrer que, loin de relever d’un simple objet marginal ou exotique, les psychédéliques agissent comme de véritables opérateurs conceptuels capables de renouveler des débats philosophiques classiques et contemporains.

Intégrant à différents niveaux les domaines du Vrai, du Bien et du Beau, ils permettent en effet de mettre à l’épreuve plusieurs distinctions classiques comme celles de la réalité et de l’illusion, du corps et de l’esprit, du sujet et du monde, du normal et du pathologique, du savoir rationnel et de l’expérience sensible, etc.

Au-delà du problème éthique de leur consommation dans un cadre thérapeutique, spirituel ou récréatif, ils interrogent par exemple de manière frontale la nature de la conscience et ses états non ordinaires, le rôle de la corporéité dans la cognition, la valeur épistémique des expériences altérées (intuition, révélation ou insight), les conditions de possibilité du sens, du langage et de la signification, les fondements éthiques et politiques des régimes de prohibition et de médicalisation ou encore la constitution de l’identité, la porosité du soi et ses rapports à la narration.

Malgré une tradition philosophique particulièrement riche concernant l’expérience, la subjectivité, l’altération de la conscience et le rapport au réel (Bergson, Sartre, Merleau-Ponty, Foucault, Deleuze, Henry, etc.), ces nombreuses thématiques aujourd’hui toutes abordées par un nombre croissant de travaux anglophones n’ont encore trouvé que peu d’échos dans la recherche philosophique en langue française.

C’est la richesse de ce champ de recherche que souhaite mettre en lumière, et commencer à explorer, les premières journées d’étude sur la philosophie des psychédéliques en France et en français dont le projet est ici présenté.